Une histoire « banale » : l’usine de masques Honeywell à Plaintel 

« De l’artisanat à la mondialisation financiarisée ».

Une entreprise artisanale familiale en reconversion heureuse :

- Mr Giffard, en 64, reprend l’ atelier de son père qui fabriquait des chapeaux pour dames à St Brieuc

- en 65, voyant que les chapeaux de feutre n’est plus à la mode, suite à un voyage aux USA, se lance dans la fabrication de masques respiratoires (anti-poussières) pour le travail : intuition heureuse dans un contexte où l’on prend davantage en compte la santé au travail (E.P.I. Équipements de Protection Individuelle). En 71, création de la société.

Déménagement et modernisation :

- 80, création de l’usine à Plaintel ; les commandes affluent ; la fabrication demeure artisanale et les rebuts sont nombreux malgré le recrutement d’ un ingénieur chimiste

Cessions et fusions à répétition : groupes concentrés et internationalisés

- 86 : cession à un groupe suédois « Bilson » (souhaitée par Louis Giffard qui meurt cette année-là)

- 93 : rachat par la groupe « Dalloz »

- 2001 : le groupe Dalloz devient « Bacou-Dalloz »

- 2003 : le groupe est rebaptisé « Spérian »

- 2003 : l’usine de Plaintel gère 48 sites de production implantés en Europe et en Afrique et le groupe vend dans le monde entier (Allemagne, Suède Taïwan, Amérique du Sud, USA...)

- qualité : les masques filtrent l’air venu de l’extérieur

Contrat avec l’État et capitalisme « productif » :

- 2005 : Roland Fauget, président de la division respiratoire du groupe Bacou-Dalloz et président de l’usine de Plaintel, signe un protocole d’accord avec Xavier Bertrand, ministre de la Santé : l’État s’engage à acheter plusieurs millions de masques à l’entreprise chaque année, masques qui sont redistribués au personnel de santé. (ex : l’article 7 fixe : une quantité minimum de 20 millions de masques pliables et 10 millions de masques moulés en 2006 ...chiffre qui augmente ensuite. L’État « assurera le renouvellement de son stock arrivé à péremption ». Le groupe s’engage à « garantir une production d’au moins 180 millions de masques par an et avec une capacité de 220 millions par an (4 millions par semaine, en cas de crise) ». Le groupe a investi plus de 9 millions d’€ sur le site de Plaintel pour financer notamment une extension.

Protocole d accordProtocole d accord

L’age d’or : commandes de l’État liée à la grippe aviaire :

- entre 2005 et 2006. L’usine de Plaintel produit 20% des 200 millions de masques FFP2 (masques de sécurité avec un très haut niveau de filtration) commandés par l’État pour lutter contre la propagation de la grippe aviaire.

- 2009. L’usine de Plaintel connaît un « boom » de productions. Entre janvier 2009 et septembre 2010, à cause de l’épidémie de grippe H1N1, l’État lui commande plus de 160 millions de masques FFP2. Pendant cette période, l’usine tourne 24h/24 et 7j/7. Avec 8 machines, dont 5 supplémentaires . L’usine a compté jusqu’ à 300 salariés et pouvait fabriquer jusqu’ à 200 millions de masques par an.

L’État se désengage :

- 2010 : les chutes des commandes sont catastrophiques pour l’usine.

Rachat par le groupe Honeywell : licenciements, délocalisations :

- le groupe américain Honeywell rachète le groupe Sperian et devient alors propriétaire l’usine de Plaintel : l’usine tourne grâce à 140 salariés. Il fait miroiter aux salariés la chance pour eux d’intégrer un groupe mondial avec des « valeurs »(sic) et une force de frappe commerciale.

- 2011. Honeywell licencie 43 salariés de l’usine et met en chômage partiel les restants.

- de 2011 à 2018, Honeywell licence tous les salariés de l’usine de Plaintel les uns après les autres pour des “motifs économiques” par 8 plans sociaux. Honeywell clame que l’usine ne reçoit pas assez de commandes et que donc, la rentabilité espérée n’est pas atteinte. Mais les raisons en sont plutôt financières et stratégiques : augmenter les dividendes par action de 9 %, objectif du CEO (Chef Executive Officer) du groupe.

Une fermeture de l’usine programmée par Honeywell :

- un rapport financier révèle que ce motif est en réalité infondé :Honeywell n’a jamais investi le moindre centime pour que les machines de l’usine soient renouvelés et continuent à être performants. Difficile donc pour les salariés de produire des masques de qualité avec du matériel vieillissant et obsolète.

- en 8 ans de gérance, Honeywell n’a jamais investi dans la R et D (tout en recevant des Crédits Impôts Recherche) n’a jamais mis au point un seul nouveau masque alors que le groupe Sperian en sortait un nouveau tous les quatre ans...

- le groupe américain surveillait de près les stocks afin d’être certain qu’ils ne soient pas trop pleins. Lorsque l’usine recevait de grosses commandes, elle était alors incapable de les honorer, ce qui forçait les clients à se tourner vers d’autres fournisseurs. Un véritable cercle vicieux : pas de stock, pas de commande, pas de commande, pas de client, pas de client, pas de stock…

- la chute de l’usine de Plaintel répond à une stratégie financière d’Honeywell : le groupe préfère investir dans des marchés à croissance exponentielle (comme la course technologique) et à forte profitabilité.

- stratégie sous-jacente : délocaliser la production de ses masques dans une zone où celle-ci représenterait un moindre coût. Et de s’assurer tout de même une source de revenus assez conséquente en cas de pandémie.

« Il y a eu un abus de l’employeur dans l’exercice de son droit de cesser son activité ». – Laurent Beziz, avocat défenseur de plusieurs anciens salariés licenciés.
- le groupe appliquait le lean management (ou usine « maigre ») et des démarches -qualité ubuesques

Actions des salariés :

- été 2018. Les 38 derniers salariés de l’usine sont licenciés pour motif économique. Se sentant abandonnés et impuissants face au groupe américain, les élus du personnel salarié de l’usine interpellent le président Emmanuel Macron et Bruno Le Maire. Ils réclament notamment des indemnités de licenciement plus justes et lui demandent d’agir pour leur usine qu’ils reconnaissent d’utilité publique.

Inertie du gouvernement Macron-Le Maire :

- leurs lettres reçoivent des « réponses-bateaux ». Aujourd’hui, le chef de cabinet du ministre de l’économie affirme « ne pas avoir eu les moyens d’empêcher une fermeture d’usine dans un secteur qui n’était alors pas considéré comme stratégique. » : c’est là tout le problème d’un gouvernement ultralibéral qui ne voit pas l’intérêt général à long terme de la population française.

Délocalisation en Tunisie et casse de l’usine de Plaintel :

- septembre 2018 : délocalisation de la production de masques à Nabeul en Tunisie, pays à bas coûts de production (sur un site créé dans les années 90) et fermeture du site qui ne produisait que 8 millions de masques par an.

- octobre 2018 : toutes ses machines restantes (8) sont entièrement détruites à la ferraille. La fermeture de l’usine a été un non-événement.

Situation actuelle et projet de SCIC :

- un conseiller de Bercy reconnaît actuellement la faute de l’État de l’époque, tout en dégageant celle du groupe Honeywell. À l’heure où la pandémie de Coronavirus sévit, l’État doit sûrement s’en mordre les doigts. L’usine de Plaintel aurait constitué une ressource primordiale en cette période de crise sanitaire où la France a besoin de plus de 40 millions de masques par semaine alors que seuls 10 millions parviennent à être produits…

- le syndicat départemental Solidaires 22, en contact avec des ex-salariés, lancent l’alerte par un communiqué du 26 mars 2020, en pleine crise du coronavirus.

- plusieurs anciens salariés plaident alors pour que l’usine reprenne du service à travers une Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC : apports en capitaux possibles pour des personnes et des collectivités). Le seul mécanisme qui, selon l’ancien secrétaire d’État à l’Économie sociale et solidaire du gouvernement Jospin, Guy Hascoët, permettrait à tous les Bretons de prendre des parts sociales au capital de l’usine devenant “leur” projet tout en échappant à la loi de la contrainte du marché. Mais ce ne sera pas pour tout de suite ! Pour le moment, les anciens locaux de l’usine de Plaintel sont occupés par l’entreprise BioArmor.

Article de Michel Blin, à partir de l’enquête de Benoît Collombat de la cellule investigation de Radio France et des apports personnels de M B. Le 10 avril 2020)

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