Transition! qu'est-ce qu'on attend?

En retour à la lettre "le Jour d'après", un lecteur , Brieuc Lefèvre, nous a fait parvenir ce texte que nous publions en tribune libre. Ce texte qui n'engage que l'auteur, peut contribuer au débat sur les alternatives par la confrontation des points de vue. Chacun peut donc y répondre, comme pour les autres articles, au bas de celui-ci (via "ajouter un commentaire").

TRAN-SI-TION !

Qu'est-ce qu'on attend ?

 

Lettre ouverte à toutes les formations politiques, syndicales, associatives, informelles, qui ont pour point commun de refuser l'avenir morbide de la civilisation consumériste mondialisée

 

La transition globale vers une civilisation équilibrée dans ses rapports à la planète qui nous porte toutes, et dans ses rapports entre humains, est inéluctable, faute de quoi toute forme de civilisation disparaîtra dans un temps sans doute très court, et pour un temps sans doute très long.

 

Nous le savons, nous le voyons, et les responsabilités des vivants de notre temps sont énormes.

 

Il n'y aura pas de lieux sans transition, il n'y aura pas non plus de point origine ni de zone directrice pour la transition. Celle-ci interviendra partout, plus ou moins en même temps, avec plus ou moins de mimétisme, de reproduction, d'essaimage, de délais,... Celle-ci est déjà en cours.

 

Nos territoires regorgent d'initiatives, de volontés, de réseaux actifs et prêts à engager la grande mutation. Force est de constater cependant que les choses peinent à se mettre en ordre et à avancer avec régularité. Pourquoi ? C'est à cette question que je voudrais apporter ici quelques éléments de réponse.

 

A mon sens, les principaux obstacles à une évolution de nos modes de vie qui correspondrait tant soit peu à la vitesse des changements à affronter, sont le fonctionnement en silo et l'attentisme vis-à-vis des autorités de toutes sortes qui sont en place aujourd'hui. Cela sans oublier le déni global, et les peurs sous-jacentes (peur de perdre son confort matériel, peur de ne plus pouvoir assurer ses obligations financières, peur de mourir, tant nous avons collectivement voulu oublier et occulter la mort, pourtant compagne de la vie ; mais ce seul sujet remplirait à lui seul des bibliothèques de traités philosophiques. Nous ne l'aborderons donc pas ici.)

 

Le fonctionnement en silo se caractérise par l'absence de lien entre les actions des différentes structures, constituées ou informelles, qui travaillent aux transitions. Les adhérentes et bénévoles, les salariées des AMAP, des promoteurs de transports doux, des animateurs de circuits courts et d'éducation populaire ou encore de lien social, toutes sont si engagées dans leur activité, qu'aucune énergie ne reste disponible pour coordonner les actions. Il en résulte un manque flagrant de sentiment d'appartenance à un même élan, à une même mouvance, à une aspiration commune.

 

Les bonnes volontés ne sont pas rares, contrairement à ce que certaines peuvent affirmer ; seulement l'énergie de chacune est dépensée intégralement sur une tâche, un engagement, et il ne reste rien pour créer, piloter et faire advenir un projet global. En parallèle, les engagements multiples ne créent étonnamment pas de lien solide. Qui est engagée ici et là, ne parlera pas d'ici quand elle interviendra là, et vice versa. En conséquence, il ne se crée pas de vécu commun, pas de désir collectif, pas de plan général. Nous manquons d'un récit partagé qui nous dessinerait l'utopie que nous voulons vivre.

 

L'autre point mort de notre fonctionnement collectif, est l'attente de la bonne volonté des « décideurs » en place. Nous sommes persuadées que notre fonctionnement social repose sur la conviction, et sur le partage avec ces décideurs du fait que notre vision est la bonne. Nous attendons de personnes trop occupées à maintenir à peu près fonctionnelle une machine déstructurée par tant de crises concomitantes, qu'elles soient disponibles pour effectuer, en notre nom, le changement que nous leur suggérons. C'est comme si nous allions proposer des plans pour un avion de conception nouvelle, à un équipage aux prises avec une situation de crash en cours. Il y a peu de chance pour que nous obtenions leur plus grande attention.

 

De ce fait, nous voyons des groupes constitués, politiques ou non, poser des revendications, mener des contestations, organiser des manifestations, le tout dans la bonhommie et la bienveillance, et espérant que la « pression populaire » ainsi générée, saura orienter les choix politiques. Parfois, oui, cela fait avancer les choses, mais si rarement, et de si peu, que les changements obtenus n'ont aucune commune mesure avec les urgences que nous devons affronter.

 

Les syndicats et partis politiques, créent des programmes, des cadres, des orientations, mais s'épuisent dans l'éternelle question de leurs rancoeurs passées, de leur impossible coopération, des garanties offertes par les uns et les autres, ... Il en résulte des temps considérables passés à reposer encore et encore les mêmes constats, dans une routine qui n'est plus qu'un théâtre bien rôdé, un spectacle connu de chacune, et qui permet de mener des combats selon des règles qui n'occasionnent plus aucune blessure, ni aux syndiquées, ni aux élues en place. Le jeu des pouvoirs et contre-pouvoirs locaux est une boîte vide.

 

Il est donc urgent de changer de stratégie, et d'échelle.

 

La récente campagne municipale a fait la part belle aux « listes citoyennes », et il n'est pas une seule liste, du Rassemblement National aux listes participatives a-partisanes, qui n'ait posé dans ses propositions majeures, le renforcement de la participation citoyenne et l'écologie. Certes, cela n'augure en rien de la profondeur réelle de l'engagement des candidates sur ces deux points pour toutes les formations en lices, mais le fait qu'aucune n'ait fait l'impasse sur ces mentions montre clairement que toutes ont compris l'attente des citoyennes sur ces sujets.

 

Nous avons donc clairement une idée de ce qui doit être fait. Les listes participatives, partout en France, mais aussi de nombreuses formations tout autour du globe, ont construit des programmes municipaux de transition. La question qui se pose à nous désormais n'est plus de savoir si telle ou telle formation aura ou non le pouvoir municipal, voire d'agglomération, pour mettre ces programmes en oeuvre, mais de savoir comment mettre ces programmes en oeuvre, que les formations en question aient ou non le pouvoir municipal.

 

Le programme est là, l'attente des populations est là, et nous restons désorganisées, chacune dans son asso ou son comité, à attendre que le verdict des urnes (pipé en faveur des formations historiques par la force de frappe publicitaire et la force de l'habitude électorale), que le verdict des urnes donc, ou la bonne volontés des pilotes d'un avion qui s'écrase, viennent par miracle faire advenir le plan de transition.

 

Non, mille fois non. Nous avons le devoir d'organiser la réalisation des programmes de transition déjà élaborés. Nous avons le devoir de nous auto-organiser pour les faire advenir, dans le monde tel qu'il est, car le monde ne deviendra pas tel que nous voulons qu'il soit sans que nous ne le réalisions nous-mêmes. Comme l'a dit Henri Bergson : « L'avenir n'est pas ce qui va arriver, mais ce que nous allons faire ». Certes, nous serons systématiquement à la limite de la légalité, certes nous serons en dehors des règles communément admises de relation entre citoyennes et politiques, telles que la Cinquième République nous y a habituées. Qu'importe : le droit suit la société, et jamais l'inverse. Les lois et règlements s'adapteront.

 

Pour y parvenir, nous avons besoin que quelques unes parmi nous quittent les silos, et remontent un instant au dessus de la surface des choses, pour voir plus large, plus grand, prennent le temps de comprendre la cohérence de toutes les actions de transition déjà menées, et se voient confier la charge de les coordonner. Certaines doivent accepter de lâcher prise sur nos organisations respectives, pour consacrer un temps à des actions communes de réalisation des programmes de transition.

 

Nous avons besoin d'identifier des projets structurants de notre nouvelle société, et de les mettre en oeuvre de façon construite, réfléchie, volontaire, en appelant nos formations à agir de façon coordonnée et puissante, en pouvant faire appel à toutes les volontés et énergies qui nous composent, dès que nécessaire.

 

Prise d'espace communs, constructions auto-gérées, culture sur des terres communales, monnaie libre, économie réelle et informelle, réquisition d'outils, de machines, d'usines  : nous devons tout tenter, tout essayer. Et tenir solidairement face à la pression, aux menaces et aux procédures qui ne manqueront pas de toucher toutes celles qui auront la malheur d'être « en infraction ». Mais en infraction avec quoi ? La loi du marché, et ses déclinaisons normatives, fiscales, réglementaires ? Nous avons le devoir de nous conformer d'abord et avant tout aux lois supérieures de la Vie, du Vivant, aux lois du respect de ce que nous sommes : des être conscients et sociaux, doué de compassion et d'empathie.

 

Penser, créer, puis faire advenir l'Utopie : voilà la seule voie qu'il nous reste pour sortir de cette fin d'un monde en cours.

 

Alors, qu'est-ce qu'on attend !

Brieuc Lefèvre, le 19 mai 2020

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