Ce qui rassemble le Front de gauche est plus important que ce qui peut le diviser - entretien ave Roger Martelli

Dans une quinzaine de jours, le Front de gauche (FdG) abordera pour la première fois de sa jeune histoire le scrutin municipal. Une étape que le Front né il y a à peine six ans s’apprête à franchir sur fond de désaccords entre ses deux principales composantes. Liste du FdG ou liste d’union avec le PS… Le Parti communiste et le Parti de gauche ont affirmé leur position. Des divergences qui pour autant n’annoncent pas la fin du FdG comme l’explique l’historien Roger Martelli, pour qui « il reste beaucoup de novation à mener afin que la gauche entière retrouve le sens de la critique et de la transformation sociale ».

Quels sont les enjeux de ces élections municipales ?
Ces élections se déroulent dans un contexte particulier avec un PS au pouvoir en difficulté et qui a opéré de manière spectaculaire un tournant dans son orientation. Mais, au-delà de la péripétie de la conjoncture politique, ces élections pour le FdG comportent de vrais enjeux de société.

Celle-ci a longtemps été un lieu privilégié de l’action publique. Un lieu de proximité, de redistribution des prestations par le biais des services publics et donc d’atténuation des inégalités sociales. Or, ce rôle est mis en cause à la fois par la compression des dépenses publiques et par la réorganisation territoriale autour de la question de la métropolisation. La métropole est une réalité. La question qui se pose n’est pas de se prononcer pour ou contre, mais de savoir si cette métropole se construit politiquement par en bas ou par en haut. Si elle respecte la commune ou si elle aboutit à sa disparition. Le deuxième enjeu et qui découle de ce fait métropolitain, est la place des catégories populaires au sein du tissu urbain. Il y a une tendance à un déplacement, sur la base de la spéculation immobilière, de ces catégories des centres urbains vers la périphérie avec toutes les conséquences que cela peut avoir sur la modification des équilibres sociaux et socio-politiques. Alors justement, ces catégories populaires ont-elles encore leur place au cœur même du développement urbain ? Le troisième point est l’enjeu démocratique. Nous assistons depuis des années à un recul de la participation civique notamment de ces catégories. Mais est-on prêt à les engager dans une reconquête citoyenne pour contredire la tendance à l’abstention ou à la dérive vers les comportements extrêmes comme le vote FN ? Y-a-t-il une possibilité d’une relance populaire d’un vote démocratique à gauche ? A ces trois grandes questions se rajoute celle de l’héritage du communisme municipal. Ce dernier a été une originalité de la vie politique et de l’existence du fait communiste en France. Dans le cadre nouveau du FdG, cette tradition de l’action locale, de l’engagement citoyen des catégories populaires et d’une gestion publique dynamique va-t-elle se stabiliser voire même se relancer ? Le FdG permettra-t-il la pérennité de gestions locales capables de tourner le dos « à la règle d’or » appliquée à l’échelle européenne, c’est-à-dire à la contraction des dépenses publiques au nom de l’impératif de la réduction de la dette et de baisse du coût du travail ? Pourra-t-il affirmer le maintien d’une conception plus tournée vers le développement des capacités humaines que vers l’accumulation des profits financiers ?

Un Front de gauche qui apparaît pourtant divisé…
Deux conceptions se sont affirmées. Dans de petites communes, villes moyennes et même grandes agglomérations s’est imposée une dynamique de Front de Gauche. Ce dernier a décidé au premier tour de constituer des listes distinctes des listes d’union avec le PS. Evidemment avec l’objectif de créer un élan qui permettrait au second tour à la gauche de l’emporter dans le cadre d’un rassemblement le plus large possible. Et puis il y a une seconde option choisie parfois par le Parti communiste. Dans de nombreuses villes de plus de 30 000 habitants et dans de grandes agglomérations, il a préféré reconduire la logique d’union de la gauche traditionnelle qui s’est manifestée depuis 1965 et donc participer à des listes constituées autour du PS. A l’échelle des 36 000 communes de France, la formule du FdG est la plus dynamique, mais de façon visible il y a des formules d’union de la gauche comme à Paris. Cela se fait dans un contexte où des tensions s’expriment. Evidemment, au soir du premier tour il sera intéressant de voir les effets électoraux de chacun des choix. Pour le reste, c’est une affaire de conviction citoyenne.

Est-ce là deux stratégies qui s’affrontent ?
Pour l’instant, rien ne me permet de dire que ces choix de comportements politiques relèvent de deux stratégies différentes. La préoccupation du Parti de gauche est d’abord celle de la cohérence et de la lisibilité politique. Le PG considère qu’étant donné la nature de l’enjeu urbain, la stratégie locale doit être en adéquation avec la stratégie nationale. Or sur un plan national, il n’y a pas d’alliances possibles entre cette gauche de la gauche qu’incarne le FdG et un PS droitisé. Le Parti communiste partage l’appréciation sur la politique nationale. Il considère que pour rendre possible un rassemblement ultérieur de toute la gauche sur des contenus transformateurs, il faut affirmer de façon autonome une gauche de gauche. Simplement, le PCF a expliqué que l’objectif stratégique fondamental devait tenir compte des particularités des situations locales. De la possibilité de constituer des majorités de toute la gauche qui permettraient des avancées sociales contre les tendances négatives qui s’expriment à l’échelle nationale. Donc dans une logique et à partir de considérations qui lui sont propres, il a choisi dans certains cas de reconduire la formule ancienne de l’union de la gauche. Rien ne permet de dire que ce choix qui n’est pas le mien annonce un renoncement général à la démarche d’un FdG ambitieux.

Ces positions sont-elles irréconciliables ?
Il ne faut pas se cacher qu’il y a toujours le risque d’un durcissement tendant à faire de ce désaccord, que je considère pour l’instant comme un désaccord tactique, le signe d’un désaccord stratégique. Et là, ce n’est plus l’observateur mais le citoyen engagé qui parle : je souhaite que le plus vite possible l’engagement déterminé du FdG à l’occasion des élections européennes montre que ces désaccords ne sont pas des désaccords irréconciliables qui remettent en question l’œuvre formidable accomplie depuis 2008.
Vous évoquez les Européennes justement… Alors que le Parti de gauche semble vouloir tempérer, le PCF demande un engagement rapide dans la campagne.
Le Parti de gauche est manifestement dominé par son amertume devant les choix opérés dans un certain nombre de grandes villes par le PCF. A partir de là, il manifeste des réticences à entrer immédiatement dans la bataille pour les Européennes. Pourtant, je pense qu’il serait bon que le FdG s’engage sans tarder. Et je sais qu’en tout état de cause, il le fera. Je ne vois pas comment le Parti de gauche et le PCF ne pourraient pas continuer à amplifier ce qui est né des élections européennes de 2009. À ce jour aucun désaccord, même important ne saurait justifier le délitement de cette expérience exceptionnelle.

Cela veut dire qu’il est temps d’insister sur ce qui rassemble et non sur ce qui divise ?
Personnellement, c’est un choix que j’ai fait depuis longtemps. Je ne néglige pas les tensions, au demeurant normales, car elles ne font que révéler des contradictions à l’intérieur de la réalité socio-politique de ce pays et du continent européen. Mais je considère effectivement, que ce qui rassemble le FdG est infiniment plus important que ce qui peut le diviser.

Quels sont ses atouts ?     
Cette conception subtile et forte qui a été au fond la force du PCF pendant de nombreuses décennies et qui consiste à dire que, dans un pays polarisé par l’affrontement de la gauche et de la droite, la gauche pour l’emporter doit être rassemblée. Mais cette dynamique suppose qu’à l’intérieur de la gauche domine le parti pris le plus conséquent de l’égalité et de la citoyenneté. Une gauche dominée par l’esprit de compromis à l’égard des forces de la finance ne peut pas permettre à la gauche de l’emporter durablement sur la droite. L’atout du FdG est de lier le désir d’affirmer une gauche bien à gauche, autour de valeurs critiques à l’égard de l’ordre économico-social dominant et la volonté d’affirmer une gauche qui n’a pas vocation simplement à témoigner mais à peser sur l’évolution du pays. Le FdG est la continuation de cette tradition qui mérite d’être travaillée et amplifiée.
Le FdG n’est-il pas confronté aux difficultés de son fonctionnement en tant que Front ?
Oui bien sûr. Mais ces difficultés ne peuvent pas se régler d’un coup de baguette magique. Le FdG, c’est pour l’instant une réalité double. Avec d’une part, un cartel d’organisations politiques dont deux formations qui tiennent le haut du pavé. Même si s’est constitué un regroupement qui s’appelle Ensemble et qui joue le rôle de troisième composante active de ce cartel. Et d’autre part c’est en même temps, comme l’a montré l’élection présidentielle de 2012, un véritable mouvement citoyen. Le PCF et le PG ont voulu préserver leur existence de partis. Il faut accepter cette décision et considérer que le FdG a une dimension de cartel d’organisations. Mais comment faire pour que cela ne soit pas simplement un cartel ? Se pose alors une série de questions sur son fonctionnement, son organisation… Le Front de gauche est une réalité durable. Si on tourne le dos à l’une ou l’autre de ces exigences, on va dans le mur ; assumons-les donc ensemble. Ce travail devra suivre la séquence électorale de 2014. Il ne faudra d’ailleurs pas tarder dans cet après.

Alors justement, comment voyez-vous l’avenir de cette jeune force politique ?
J’ai plutôt tendance à être optimiste. La dynamique du FdG a eu trop de qualités pour pouvoir s’arrêter. Il y a un besoin dans la situation actuelle d’affirmer dans l’espace politique un pôle de regroupement à gauche bien à gauche. Et pour l’instant, les éléments qui nourrissent cet optimisme sont toujours là. Evidemment, le FdG a ses faiblesses et ses contradictions. L’œuvre accomplie peut se défaire mais en même temps il y a l’envie formidable d’être ensemble. De fait, ce qui me frappe dans la composition des listes FdG est la représentation de la diversité : c’est le peuple tel qu’il est. Le cas marseillais est d’ailleurs un vrai cas d’école. Marseille est à la fois une grande métropole très populaire où la tradition communiste a été très forte et en même temps dans laquelle domine une social-démocratie très souvent tentée par des orientations plutôt portées vers le centre. Le FdG a réussi à affirmer son unité et à constituer des listes ouvertes à la fois politiquement, socialement, culturellement… Avoir réussi ce pari est à l’honneur des protagonistes et de Jean-Marc Coppola (chef de file du FdG) qui a beaucoup œuvré dans ce sens. Le résultat global est probant. Je pense à la liste conduite par Samy Johsua dans les quartiers Nord qui me frappe par sa diversité d’origine, d’âge, de sensibilités… et par la présence de personnalités issues de l’immigration. Alors certes, cela n’a pas été facile, mais le résultat est particulièrement stimulant.

A quoi le FdG devra-t-il s’atteler dans les années à venir ?
Selon moi, il n'y a pas de voie pertinente en dehors de cette dynamique de rassemblement. Il faut savoir aller plus loin dans le regroupement avec le FdG de tout ce qui dans la société porte la critique de l’ordre existant. Il y a tout un pan de la critique sociale qui s’exprime dans la vie associative, dans le mouvement syndical, et qui aujourd’hui n’est pas rassemblé politiquement pour la construction d’une alternative à la société et au système politique existant. Il reste ainsi beaucoup de novation à mener pour que la gauche entière retrouve le sens de la critique et de la transformation sociale, le sens de l’égalité vraie.
Entretien réalisé par Sandrine Guidon

 La feuille de route du PCF
« Nous avons une seule et unique feuille de route : combattre les politiques d'austérité en France et en Europe et unir pour des alternatives de gauche », a déclaré Pierre Laurent, secrétaire national du PCF qui appelle « les électeurs de gauche à se mobiliser massivement ». Les communistes comptent des candidats sur «plus de 7.500 listes dans des communes de plus de 1.000 habitants ». Sa volonté est «d'étendre son nombre d'élus » qui est « de 10.000 ».
Le Premier bilan du PG
Le Parti de gauche sera présent dans plus de 600 listes et partagera 83 listes avec Europe Ecologie-Les Verts. Ses présidents Jean-Luc Mélenchon et Martine Billard, se sont félicités fin février d'un « bilan remarquable pour le parti et sa stratégie : l'autonomie ». Malgré des « différends avec quelques équipes communistes locales », selon Jean-Luc Mélenchon, le PCF reste le principal partenaire politique du parti, avec plus de deux tiers de listes communes dans les villes de plus de 20.000 habitants.
Roger Martelli est codirecteur du magazine Regards.
A lire : La bataille des mondes. « Pour la démondialisation, tapez 1 ; pour la mondialité, tapez 2 » par R.Martelli. François Bourrin, 2013, 215 p., 16 euros.
« L'empreinte communiste :  PCF et société française, 1920 – 2010 », R.Martelli. La Dispute. Éditions sociales, 2010, 260 p, 12 euros.

Front de Gauche Martelli

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