Blue book- Elise Fontenaille N'Diaye

9782702144121 tAlors qu'en Namibie, les ethnies Héréro et Nama rejettent l’accord de réparation avec l’Allemagne pour le génocide (1904-1908), la lecture du livre de Elise Fontenaille N'Diaye Blue Book paru en 2015 permet de revenir sur ce premier génocide du XXème siècle.

Blue book- Elise Fontenaille N'Diaye – Calmann-Lévy, 2015

 

De 1883 à 1916, l'Allemagne occupa ce qu'on appelait alors le S.O. Africain, l'actuelle Namibie. Cette colonie fut le lieu du premier génocide du XXe siècle. Génocide occulté car le premier rapport officiel – Blue book – sur le massacre des Hereros et des Namas fut soustrait à la connaissance du public en 1926.

Elise Fontenaille N'Diaye, alors qu'elle enquêtait sur son aïeul, le général Mangin, "le boucher du Maroc", "le Broyeur de Noirs", "le boucher de Verdun" a retrouvé ce rapport disparu. Elle raconte.

Quelque part entre le désert de Kalahari et la presqu'île de Shark Island, s'est déroulée une macabre répétition générale, préfiguration des exterminations à venir. Eugen Fischer, le penseur de la haine raciale, inspirateur d'Hitler, mentor de Mengele y a fait ses premières armes.

Thomas O'Reilly jeune juge irlandais fut chargé par la GB de rédiger un rapport sur les atrocités commises par les Allemands en Namibie en 1904. Il rédigea le Blue book et mourut mystérieusement en 1919.

En 1926, à la demande de l'Allemagne, qui menaçait de publier son White Book – CR détaillé de toutes les atrocités commises par les Alliés dans leurs colonies – la GB rappela tous les exemplaires du Blue Book dispersés dans le monde ... On en détruisit tous les exemplaires sauf un que l'on crut longtemps perdu. C'est cet exemplaire que l'auteur a retrouvé une nuit à 3h du matin, en ligne, dans une bibliothèque universitaire de Prétoria...

 

1484 les Portugais implantent une croix de pierre de près d'une demi tonne, le pradao, sur la "côte des squelettes" rivage hostile de cette terre d'Afrique australe – sans suite-

1884 un navire allemand le Seewolf: le loup des mers accoste, les Allemands enlèvent le Pradao et reviennent un an plus tard avec sa réplique et une inscription en allemand.

Venu avec de l'alcool et des fusils, un marchand allemand, Lüderitz achète à vil prix le territoire à un chef herero non propriétaire, avant de revenir avec des agneaux à laine noire et frisée. Il sombrera corps et biens et n'atteindra pas la "côte des squelettes."

Le Kaiser décide que ce vaste territoire est désormais sous la "protection" de l'Allemagne.

 

Cet immense territoire vaste comme 2 fois l'Allemagne est peu peuplé:

les Namas (Hottentots) peuple de pasteurs et glaneurs de miel, accompagnés de "chiens sourciers" répartis en clans.

Les Hereros (Bochimans) arrivés au XVIIe siècle de l'E, d'origine bantoue répartis en une vingtaine de clans avec chacun un chef , chasseurs-cueilleurs.

Tous sont christianisés et portent des prénoms bibliques.

 

1885 arrivée du Docteur Heinrich Goering, juge de formation et alcoolique, envoyé par Bismark dans le S.O. africain. Après le partage de l'Afrique à la conférence de Berlin (nov1884-fév1885) entre les puissances européennes "il s'agit d'apporter les Lumières de l'Europe à ceux qui restent encore dans les ténèbres" à une époque où le racisme irriguait la plupart des discours officiels.

Goering se rend d'abord chez les Hereros en guerre contre les Namas pour des pâturages. Pendant la bataille il a croisé le regard de Witbooi, Kaptein Hendrik, le chef charismatique des Namas, oeil vif malgré la soixantaine, svelte, aux aguets, intelligent, au fait de tout, qui lit des journaux et a des correspondants dans le monde entier. Après la bataille, Goering soigne des blessés hereros, enivre leur chef Tjamuhaha et lui fait signer un document officiel allemand par lequel il livre son peuple pieds et poings liés au Kaiser.

Hendrik Witbooi, l'insoumis refuse la protection allemande, brûle le contrat établi avec un chef local nama obtenu par la corruption et envoie à Goering les cendres du contrat et cette lettre.

Cher Monsieur Goering, mon ami,

Je suis plus que navré de la façon dont vous vous y prenez avec nous... Quelle désolation. Vous voulez nous placer sous la protection et la dépendance de l'empereur d'Allemagne, et ainsi, de fil en aiguille, vous allez certainement nous pousser à la guerre...

Soyez raisonnable, cher ami, renoncez à ces funestes projets.

Je pense sincèrement qu'il serait bien plus raisonnable que vous vous en retourniez chez vous à présent, sans tarder davantage et sans tenter de nous soumettre.

Ne pensez-vous pas qu'il s'agit là de la meilleure solution, dans notre intérêt à tous?Il faut éviter de verser le sang inutilement...

Nous sommes sur terre pour vivre en paix et en bonne intelligence, ne croyez-vous pas?

Songez à tout cela au calme, je vous prie.

Avec affection, votre ami dévoué,

Kaptein Henrik Witbooi

 

A Lüderitz, quelques colons allemands noient leur Heimweh (mal du pays) dans le schnaps, fouettant leurs domestiques noirs à coups de djambok pour passer le temps. Goering fait croire à l'existence d'une mine d'or pour attirer des aventuriers et obtenir les moyens de la colonisation. Débordé par la contestation il est remplacé par un officier colonial expérimenté: le redoutable Curt von François, qui en 1889, débarque avec son frère architecte qui construit Fort Wilhelm autour duquel s'élèvera Windhoek.

Von François visite le chef herero Samuel Maharero un peu porté sur l'acool et qui reçoit l'Allemand avec faste dans sa belle demeure à l'occidentale où sa fille joue au piano une rhapsodie de Franz Liszt. Au moment du café, Von François glisse sur la table un nouveau traité que Maharero lit un peu vite et signe livrant les Hereros pour la seconde fois pieds et poings liés aux Allemands.

 

1896 Berlin. La foire coloniale expose les indigènes des colonies d'Afrique et d'Asie. Dont des Hereros et des Namas. Parmi eux le fils de Samuel Maharero et celui d'Hendrick Witbooi qui jouent aux échecs sur le bateau. Jeunes, beaux, cultivés, gentlemens accomplis. Les malentendus commencent quand on veut les fourrer dans des cases en branches et en paille, où aucun d'eux n'a jamais vécu; on leur demande d'ôter leurs habits et d'enfiler des peaux de bêtes. ! Eclat de rire et refus catégorique "Pourquoi pas se mettre une plume d'autruche entre les fesses et un os dans le nez?" s'indigne Isaac Witbooi "le jour de l'inauguration, la foule se presse: ils jouent aux cartes et aux échecs, Isaak joue du violon et Friedrich Maharero de l'orgue en virtuose, les cantates de Bach de préférence... Les plus âgés lisent la Bible.

Un matin le Docteur von Luschan, célèbre anthropologue à l'initiative de cette mascarade débarque avec une meute d'étudiants dont Eugen Fischer, des mètres à ruban et un nuancier pour mesurer les indigènes et noter les couleurs de peaux pour "prouver" l'infériorité des races noires...Ils acceptent pour avoir la paix de se laisser mesurer le crâne. Les hommes du S.O. africain ont l'impression d'avoir traversé un long cauchemar.

 

Massacre d'Hoornkrans, désespoir d'Hendrick

A une nouvelle proposition de "protection" Hendrik répond "De quelle protection me parlez-vous? Nous sommes ici chez nous,nous n'avons nul besoin d'être protégés, et surtout pas par vous."

Le 12 avril 1897, la nuit, Von François attaque Witbooi et son clan dans une paisible vallée au pied des montagnes. Witbooi pour protéger les femmes, les enfants, les vieillards commande à ses hommes de courir vers les montagnes, persuadé que Von François et ses troupes cavaleront à leurs trousses pour livrer bataille entre hommes. Von François et ses officiers ordonnent aux soldats de massacrer tous ceux qui restent dans le campement, sans défense. Femmes éventrées, enfants fracassés...

Witbooï qui a perdu plusieurs enfants, écrasé de chagrin, écrit à Von F. "C'est donc ainsi que vous les Allemands, vous faites la guerre? Vous masscrez nos femmes et nos enfants sans défense? Que vous ont-ils fait, ces innocents? Ne vraignez-vous donc pas la colère de Dieu?

Von François, vengé de la résistance de Witbooi écrit au Kaiser qu'il a donné une leçon aux Namas récalcitrants, ce que les Allemands appellent "une saine correction paternelle".

Au même moment les troupeaux sont décimés par une peste bovine venue d'Erythrée, transmise par des bêtes malades amenées par des colons italiens. La famine s'installe.

Le lieutenant Zürn et son escouade sortent la nuit pour voler dans les tombes les crânes revendus à des savants allemands et des bijoux, pour des viols collectifs de jeunes femmes hereros dont il prend des photos, il sera renvoyé en Allemagne après de nombreuses plaintes de Hereros.

Von François rappelé après l'intervention de journalistes socialistes et "d'âmes sensibles" est remplacé par Théodor Leutwein, diplomate et officier... Von François a fait le gros oeuvre: un fort imprenable, une ville nouvelle, un traité avec les Hereros, la répression des Namas; afflux de colons et de soldats. L'Allemagne a son Far Ouest.

Louisa est allée chez sa mère avec son bébé. Quand son mari vient la chercher, sur le chemin du retour elle propose à un Allemand de monter dans leur carriole pour lui éviter une insolation. Ce dernier l'assassine dans la nuit, il sera acquitté. Louisa est fille d'un chef. L'affaire fait du bruit: elle s'ajoute aux multiples viols et violences infligés aux Hereros par une soldatesque brutale et oisive.

Le soir du 11 janvier 1904, Samuel Maharero a réuni une centaine d'hommes venus à cheval avec des fusils."Mais attention! On ne touche ni aux femmes, ni aux enfants, ni aux missionnaires..." Witbooi qui les voit passer pressent le drame à venir. Les Hereros vont, poussés par la soif de regagner leur dignité et leur liberté: c'est une nuit terrible: plus de 100 cadavres, des dizaines de fermes brûlées, le chemin de fer, le télégraphe hors d'usage...

Pour Guillaume II fou de rage :" il faut rappeler à cette race d'esclaves qui est le maître". 5 mois plus tard, le général Von Trotha, surnommé le "requin"" s'embarque pour le S.O. africain lourdement armé. L'enfer va déferler sur les Hereros...

Von Trotha, est intervenu en Chine en 1900 contre les Boxers après quelques dizaines d'Allemands tués: femmes, enfants, bébés, vieillards, les blessés sont achevés, les femmes éviscérées, les bébés empalés, les fillettes éventrées au couteau,les adolescents étripés, les hommes pendus...à la chaîne. Certains soldats horrifiés ont écrit en tremblant à leur famille.

Von Trotha débarque le 11 juin 1904 avec 15 000 soldats, un armement dernier cri, avant-garde du matériel de tuerie. Avec lui von Epp un des futurs mentors de Hitler. Aussi 600 millions de marks. Et un Vernichtungsbefehl. Ordre d'extermination totale!

Après avoir mené une guerre d'escarmouches contre les Hereros: 50 000, en familles, bientôt regroupés à Ohamakari, au pied de la falaise, près d'un cours d'eau et loin devant, le désert du Kalahari. Un matin à 4h, les soldats allemands s'insinuent entre les tentes et se ruent à l'attaque tirant au shrapnel: en quelques minutes des centaines de corps gisent sur le sol. Crânes fracassés, tripes répandues, hurlements des agonisants achevés à la baïonette. Beaucoup de femmes et d'enfants. Les survivants se réfugient dans le Kalahari, se jettent sur les sources... empoisonnées par Von Trotha! qui poste ses hommes pour empêcher les Hereros de sortir du désert. Leur agonie dure de longs jours et d'interminables nuits... Et soudain, un matin, on n'entend plus un cri.Von Trotha savoure sa victoire. Il lâche ses soldats sur la contrée, qu'ils prennent un peu de bon temps; ils l'ont bien mérité.

Sous la pression d'hommes de gauche alertés par des témoignages de soldats en Allemagne et les dénonciations de ce massacre dans des journaux d'Afrique du Sud, le Kaiser remplace Von Trotha qui ne repart pas aussitôt, par von Lindequist qui continue le Vernichtungsbefehl plus discrètement: en parquant les derniers Hereros à Shark Island inhospitalière, facile à surveiller, où les places se libèrent pour de nouveaux prisonniers destinés à une mort lente.

Sous la direction de Witbooi, qui a compris que son peuple est voué au même sort que les Hereros, les Namas mènent une guerre d'attaques surprises, épargant femmes, enfants et vieillards , victorieuse jusqu'à la mort d'Hendrik Witbooi.

VonTrotha continue à traquer et à massacrer les Hereros survivants; à un moment, les colons s'inquiètent: après la disparition des Hereros, qui construira les chemins de fer, qui trimera dans les fermes?

A partir de janvier 1905, le massacre systématique des Hereros est suspendu. Les survivants sont capturés et envoyés en camps de concentration.. Chaque Herero doit porter un numéro, ils n'ont plus de nom. Les hommes sont tués en grand nombre, dans les camps on trouve surtout des femmes, des enfants et des adolescents. Shark Island devient "l'île du viol"; une folie meurtrière frappe les soldats coloniaux... on prend des photos: un exemple. 7 jeunes filles nues, alignées contre un mur, le visage et le corps déformés par les coups...Elles n'ont plus de regard, leurs yeux vides de toute expression sont déjà morts. A leurs côtés, des gardes armés de fusils, debout, hilares.

Dans la plupart des camps, les prisonnières sont employées à la pose des rails, entravées, enchaînées, affamées. Si elles tombent , elles sont achevées à coups de pioche et enterrées sous le ballast par leurs compagnes, à mains nues.

Pour répondre aux universités allemandes demandeuses de crânes nègres, les femmes doivent "nettoyer" et gratter des crânes, souvent ceux de leurs proches (pères, frères...) Certaines se jettent dans l'océan glacé, préférant être dévorées par les requins.

Von Trotha sera décoré, le témoignage du missionnaire Friedrich Vedder qui déccrit les atrocités constatées au camp de Swakopmund , publié dans le journal paroissial de la cité est accueilli avec indifférence.

Pendant 3 ans, Lindequist poursuit sa tâche d'exterminateur, sans passion mais avec efficacité, se consacrant au sauvetage d'une faune et d'une flore "merveilleuses" en créant des parcs naturels. En 1907, dans un pays presque sans Africains, les Allemands développent l'élevage lucratif des autruches ( les élégantes raffolent des plumes d'autruche à Berlin) et des karakuls!

Le 7 janvier 1908, le jour de son anniversaire, le Kaiser grâcie Hereros et Namas: sur 80 000 Hereros, il en reste à peine 15 000, sur 40 000 Namas, à peine la moitié. La plupart des surivants sont des morts vivants, réduits en esclavage.
En mars 1908, un mineur noir trouve un énorme diamant et le porte à son maître, c'est le début d'une autre histoire.

 

Eugen Fischer a une trentaine d'années quand il s'embarque pour Swakopmund. Médecin et anthropologue, il est un des plus brillants étudiants d'Alfred Ploetz, fondateur de l'eugénisme en Allemagne. Engagé dès 1895 dans la lutte contre une prétendue dégénérescence raciale, Pleotz a fondé en 1905 la société d'hygiène raciale à Berlin, dont l'objectif revendiqué est d'améliorer la race allemande. "Donnant un fondement scientifique" à la colonisation allemande, il défend la suprématie de la race blanche – aryenne - sur toutes les autres.

Fischer reprend le flambeau et propage ses thèses au sein du parti nazi. Il veut faire une enquête sur les Basters, métis de mères hottentotes et de pères boers. Il forme le docteur Mengelé. Il étudie et fait stériliser ~600 métis nés de pères français noirs et de mères allemandes. Pendant la guerre, il fait des expériences sur des prisonniers roms, africains ou métis qu'il envoie ensuite à la chambre à gaz. Il fait euthanasier de nombreux malades mentaux et finit sa carrière à l'université de Fribourg, honoré, respecté jusqu'à la fin de ses jours en 1967! Il fut un grand ami de Martin Heiddeger.

Danièle Mauduit E!22- mai 2021

Blue book- Elise Fontenaille N'Diaye – Calmann-Lévy, 2015, 220 pages-17€

 

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