Lettre de Roger Martelli à Jean-Luc Mélenchon

Nous publions la lettre que Roger Martelli, historien, a adressée à Jean-Luc Mélenchon. Cette lettre est parue dans la revue "Cerises", des Communistes Unitaires.

Mon cher Jean-Luc,

 

Je serai avec toi au rassemblement du 5 juin.

Jamais je n’ai connu une situation aussi étonnante que celle que nous vivons, tant de nuages noirs et tant de lumières, éparses ou regroupées pour contredire les ténèbres. La politique telle qu’elle se pratique est bien malade. Et pourtant le désir de politique vraie est incroyablement tenace, dans les rues et sur les places, au grand jour ou dans la nuit.

Nous ne savons pas ce qu’il adviendra du mouvement en cours contre la loi Travail. Soyons seulement persuadés qu’il a besoin de s’adosser à de la perspective politique, pour que la colère ne tourne pas au ressentiment, pour que le pire toujours possible ne l’emporte pas sur le meilleur à notre portée. Le pire serait que grandisse l’image d’un espace politique anémié, occupé par les seules forces du consensus résigné. Le pire serait la reproduction de ce que l’on est en train de nous construire, pierre après pierre, et qui nous conduit tout droit à la cantine du Front national, en 2022 si ce n’est pas en 2017.

Le pire serait que l’on s’habitue doucement à ce que des femmes et des hommes se réclamant de la gauche y contribuent. Le Front national n’a jamais connu de poussée aussi grande que dans des moments, après 1984 et à la fin des années 1990, où un gouvernement réputé de gauche a tourné le dos aux attentes de ceux qui l’avaient porté au pouvoir. Voilà plus de trente ans que ces gouvernants singent la compétitivité, la flexibilité, la pseudo-modernité chères à la finance et à la droite. Aujourd’hui encore, ils veulent nous faire croire qu’il faut aller plus loin encore dans le vertige libéral. Nous serions ainsi voués à passer sans cesse de Mitterrand à Jospin, puis de Jospin à Hollande, pour en arriver à Valls et peut-être à Macron.

Il faudra bien que cela cesse, si l’on ne veut plus aller de recul en recul. On pense ce que l’on veut de la compétition présidentielle, et mieux vaut en penser du mal. Mais force est de constater qu’elle continue de passionner et de mobiliser. Que les forces critiques ratent l’échéance et il ne leur reste que les larmes pour pleurer et, au bout du compte, la gauche trinque et le peuple prend des coups. Depuis le coup d’éclat de Jacques Duclos à l’élection présidentielle de 1969, la gauche de gauche a accumulé les déboires, de reculs en débandades. Chacun, à un moment donné, a cru qu’il pourrait tirer seul son épingle du jeu, chevènementiste, communiste, trotskyste, écologiste et j’en passe. On voulait monter très haut et, chaque fois, on est descendu un peu plus bas. Une seule fois, nous avons démenti nos tristes habitudes : nous nous sommes rassemblés et nous avons marqué la donne politique. Comme nous l’avions fait en 2005, dans le combat contre le projet de traité constitutionnel européen. Cette fois dont je parle, c’était en 2012, et tu étais notre candidat.

Nous ne pouvons pas revenir en deçà. Bricoler une improbable union de la gauche, pour aller au second tour à n’importe quel prix ? Et pour faire quoi ? Revenir au discours hollandais du Bourget ? On sait où cela nous a menés. Repartir à la case Jospin ? C’est entre 1997 et 2002 que le FN a pris son envol. En fait, tout bricolage, toute stratégie des petits pas ou des petits mieux, fût-ce au nom de la nécessaire unité, est une redoutable impasse. L’échec patent de la gauche de gouvernement tient à un fait majeur : elle n’a pas voulu voir que l’efficacité démocratique et sociale suppose désormais d’agir à la racine de nos maux, dans l’économique, dans la conception du social, dans la dynamique démocratique. Ce qu’il nous faut, c’est nous reconstituer ; nous avons donc besoin de « constituant ».

Entendons bien sûr ce mot dans l’esprit de 1789 : pas seulement l’écriture d’un texte constitutionnel, mais la définition de tout ce qui le fonde, les finalités, les critères, les méthodes, le mouvement nécessaires pour construire une société qui ne soit pas une jungle. Nous devons viser un processus populaire de renversement, qui ferait passer de l’accumulation au bien vivre, de la « gouvernance » à la souveraineté du peuple, de l’appropriation privative au bien commun. En bref, nous n’avons pas besoin d’une gauche un tout peu plus à gauche, mais d’une gauche de rupture. C’est en rompant que l’on améliore les choses, même si l’on y parvient progressivement.

On nous dit qu’il ne faut pas se hâter, qu’il convient de vérifier si l’on est d’accord, de fixer d’abord un programme minimum. Mais voilà plus de 20 ans, depuis le coup de tonnerre du mouvement de novembre-décembre 1995, que nous discutons, que nous élaborons des plateformes, que nous débattons de projets. Des projets, nous en avons rédigés à la pelle et ce fut toujours passionnant. Chaque fois que nous l’avons voulu, nous nous sommes accordés sur les propositions qui illustraient notre entente. Le programme n’a jamais été un préalable : il a toujours été une conclusion. En réalité, l’entente a un seul socle possible, autour d’une seule question de fond : on rompt pour rebâtir ou on aménage à la marge ? Si notre accord porte sur la rupture – or elle est la base de toutes les convergences depuis quinze ans – il n’est pas besoin de longues semaines pour se mettre enfin en mouvement.

Car la situation exige qu’il y ait de l’alternative politique dès maintenant, et pas seulement dans un avenir indéterminé. Il n’est pas vrai que l’on a du temps, qu’il faut laisser se déployer l’action en cours, en attendant qu’en émerge l’idée politique de masse qui changera tout. Je suis certain que le mouvement critique produira sur son chemin de l’invention, de l’inédit, de l’imprévisible. Mais il y parviendra d’autant mieux qu’il pourra s’adosser sur de la proposition politique cohérente, née dans l’espace politique lui-même, fût-il moins vaillant qu’autrefois. Les grèves de juin 1936 ont suivi la victoire électorale du Front populaire, celles de 1968 se sont coulées dans un processus de forte mobilisation électorale à gauche. Dans un pays de vieille politisation démocratique, la confusion, le doute, l’incertitude politiques sont autant de freins à la lutte sociale. Quand l’horizon est politiquement brumeux, la volonté d’agir reste nécessaire et possible, mais elle est en partie corsetée.

Ne nous dissimulons pas la contradiction : tant de déceptions et de désillusions font que l’on ne croit plus aux vertus de l’élection présidentielle et pourtant, confusément, on en attend encore quelque chose. On jure que l’on ne s’y laissera plus prendre… et on se résout à voter. Il faut donc que du raccord s’opère immédiatement entre le mouvement qui dit « non » et l’espace public qui veut savoir si l’on peut construire à partir de ce « non ». Il faut que l’on sache que, quoi qu’il advienne, en 2017 la gauche de gauche rassemblée sera au rendez-vous, comme la seule dépositaire d’une vieille histoire qui tourne autour de la triple passion, démocratique et populaire, de l’égalité, de la citoyenneté et de la solidarité. Et il doit être clair qu’elle n’y sera pas seulement pour témoigner, mais pour disputer l’hégémonie à un PS qui, à sa tête du moins, a tourné le dos à ses valeurs fondatrices.

Depuis des années, Jean-Luc, tu es du côté de ce qui a contribué à faire bouger les lignes à gauche, « l’appel Ramulaud », la campagne de 2005, les collectifs antilibéraux. Tu as été un des pivots du Front de gauche. Tu portes toi aussi, une part de responsabilité dans ce qui a érodé la dynamique de cette dernière expérience. Mais une part seulement. Et pour des millions de gens, tu as incarné l’esprit du Front de gauche. Si, en 2012, nous nous sommes à ce point collectivement déployés, j’attends celui qui osera dire que tu n’y étais pour rien.

On peut être d’accord ou pas avec ce que tu dis à tel ou tel moment. On peut aimer ou pas ta personnalité et ton style. On apprécie ton sens de la formule qui fait mouche, ou on peut s’en irriter. Tu as ta façon à toi de parler de ce qui nous rassemble, la République, la laïcité, la nation démocratique, l’Europe, la fraternité universelle, la gauche, le commun. C’est vrai qu’elle n’est pas toujours la mienne. Pourquoi s’en étonner et s’en offusquer ? Tu es d’une culture politique particulière, dans un espace qui en compte plusieurs. Tu ne masques rien de ce que tu es : tant mieux…

Ce qui compte est que, aujourd’hui, dans une large fraction de l’opinion que la gauche désole, mais qui se reconnaît encore dans ses valeurs, tu es entendu comme une voix alternative à celle de la capitulation officielle. Inutile de tourner autour du pot : dans le moment présent, tu es massivement perçu comme un choix utile à gauche. Pour ne pas dire la seule candidature crédible qui soit à gauche…

Le 5 juin, on verra bien que tu n’es ni un homme seul ni un sauveur suprême, ni un prophète ni un simple porte-voix. Tu vaux parce que tu es un individu, un homme libre. Mais tu ne vaux jamais autant que quand nous sommes des millions, non pas derrière toi mais à tes côtés. Tu n’as pas besoin de ralliés, mais de partenaires. C’est donc notre intérêt de nous retrouver avec toi.

À dimanche 5 juin, par conséquent.

Salut et fraternité

 

Roger Martelli

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