Ensemble et Mélenchon: les passions déchaînées

Multiples débats, au sein d’Ensemble !, la composante du (défunt) Front de gauche. S’ils se focalisent souvent sur le soutien ou non à Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle, ils recouvrent en réalité plusieurs choix stratégiques et différentes questions tactiques.Faut-il ou non participer à l’élection présidentielle ?La question n’est-elle pas légitime, si l’on veut bien ne pas balayer d’emblée toute interrogation critique sur la présidentialisation de la vie politique et la crise de la représentation ? Certains militants d’Ensemble ! épousent une orientation libertaire : le système représentatif étant vicié dès le départ et le niveau de déliquescence du système politique ayant atteint un point de "non retour", il vaudrait mieux jouer à saute-mouton avec le scrutin présidentiel, voire avec l’ensemble de la séquence présidentielle - législatives.Cependant, tout en partageant souvent le diagnostic critique d’une démocratie affaiblie, voire frappée d’obsolescence au regard des exigences contemporaines d’appropriation du pouvoir par les citoyens, une grande partie des militants estiment que déserter le terrain électoral serait synonyme de marginalité et d’inaudibilité. Le souci d’exister, malgré les travers d’une campagne présidentielle, va alors avec l’idée d’exprimer dans la campagne même la critique de la démocratie actuelle et de porter l’exigence d’une refondation démocratique (incluant bien sûr le projet de VIe République). Dans les échanges, des militants rappellent que si les campagnes électorales ne doivent pas être le cœur de l’activité politique d’une force mouvementiste, cela ne peut pas conduire au déni qu’elles peuvent être des moments de politisation populaire. Et de citer le travail pédagogique mené par le Front de gauche et son candidat en 2011 - 2012. On pense aussi à la campagne sur le Traité de constitution pour l’Europe de 2005 : a priori, le référendum n’est pas la tasse de thé de la gauche de transformation sociale, mais force est de constater qu’un ample travail d’appropriation citoyenne avait alors été possible. Dans les rapports de force avec les adversaires de l’émancipation, il faut parfois - comme en aïkido - jouer de la force de l’autre pour gagner…  tout en évitant de se croire tout puissant.Peut-on participer à l’élection présidentielle sans soutenir un candidat ? Les uns estiment qu’il est toujours possible de s’exprimer politiquement, de s’adresser et de cheminer avec les citoyens. Ce serait d’ailleurs le meilleur moyen de préparer une recomposition politique profonde, envisagée pour les prochaines années. Beaucoup d’autres pensent qu’il est illusoire d’espérer peser sans proposer un bulletin de vote aux élections présidentielle et législatives : le vote commun de millions de personnes matérialise une vision partagée et, au-delà de la conquête de mandats électifs, il pèse dans les rapports de forc

Les premiers disent : il faudrait faire aujourd’hui un pas de côté par rapport à la normalité institutionnelle, et, dans cette traversée du désert, semer pour plus tard. On objectera sur ce point qu’une telle orientation rompt avec des fondamentaux en principe partagés, au sein d’Ensemble ! comme parmi les Communistes unitaires : déplacer le curseur de la vie politique du côté de l’appropriation citoyenne, ce n’est pas nier la question institutionnelle, ni la mettre sous la table ; relativiser la place des élections dans le combat politique, ce n’est pas se désinscrire des affrontements électoraux ; privilégier le mouvement des idées et les luttes, ce n’est pas abandonner l’idée que tous les combats puissent s’incarner non pas dans un personnage charismatique mais dans l’exigence globale, portée à chaque moment de la vie politique, d’un autre horizon et d’une alternative.

Faut-il continuer à souhaiter une primaire de la gauche ?

Les choses à ce propos ont fini par décanter. L’idée d’une primaire de toute "la gauche", sur des bases molles pour regrouper tout le monde, dans le but d’éviter qu’elle ne soit pas privée de second tour, est désormais lourdement plombée. Elle s’est heurtée à plusieurs réalités : celle de l’incompatibilité des identités politiques et des projets entre les forces se revendiquant de la gauche ; celle des désaccords vis-à-vis des orientations de la future gauche à construire ; celle des choix tactiques des frondeurs du Parti socialiste et des personnalités critiques  du PS : ils ne sont pas prêts à rompre maintenant avec leur parti et entendent viser une recomposition future, estimant nécessaire d’en passer d’abord, en 2017, par l’échec annoncé de François Hollande ou d’un autre candidat social-libéral. On oublie parfois dans les échanges à ce propos que nous ne sommes pas simplement dans une période de trouble passager sur l’identité de la gauche : nous assistons actuellement à l’issue d’un mouvement de transformation du PS commencé il y a des décennies. Quand le Titanic est à quelques encablures de l’iceberg, il est trop tard pour le faire dévier.

Une primaire de la gauche d’alternative, alors ? Certains veulent encore y croire, dans une forme de déni des choix des socialistes critiques précédemment évoqués. Ils ont eu jusqu’à présent un allié, Pierre Laurent, le secrétaire national du PCF, resté rivé sur son incantation en faveur d’une union-la-plus-large-possible-avec-tous-ceux-qui-le-voudront-car-on-ne-peut-se-résigner-à-la-division. Problème, même ceux qui escomptaient comme solution de repli une primaire citoyenne avec EELV, le PCF et… on ne sait pas trop qui, doivent constater que le projet des Verts est de construire une candidature identitaire écolo-écologiste (qui devrait être portée par Cécile Duflot). De fait, la primaire de la gauche d’alternative se résume aujourd’hui à une primaire avec un éventuel candidat issu du PCF, dont la crédibilité est très mince mais qui est réclamé par le courant orthodoxe de ce parti. Ses militants  aboutiront-ils à présenter une candidature identitaire (André Chassaigne est sur les rangs), avec toutefois le risque-repoussoir d’un résultat comme celui de 2007 (1,93 %), ou oseront-t-ils soutenir finalement Jean-Luc Mélenchon ? Cela se jouera dans les prochaines semaines, lors d’une conférence nationale prévue le 5 novembre et du vote des adhérents qui le suivra. À moins, cependant, de grappiller encore quelques semaines, pour le  cas où Montebourg remporterait la primaire du PS…

En attendant, que certains espèrent encore une primaire de la gauche d’alternative relève d’une forme de déni du moment présent. Ou alors, est-ce une manière de tergiverser ? Et un tel attentisme peut-il tenir lieu de ligne politique ? Il y a peut-être des moyens plus positifs de se faire désirer que prétendre susciter du manque, par exemple en portant son identité et en faisant des propositions.

Faut-il faire avec le candidat Mélenchon ?

Dès mars dernier, face au piège de la primaire de la gauche et des écologistes1, j’estimais qu’il faudrait faire avec Mélenchon. Puis, je critiquais certains reproches2 : « On ne va pas lui reprocher ici d’avoir proposé sa candidature et de ne pas s’inscrire dans le processus des primaires qu’il a eu raison de critiquer dès l’origine. On ne va pas non plus lui reprocher de l’avoir fait à titre individuel : s’il avait lancé la même initiative au nom du PG, beaucoup auraient critiqué le fait qu’il soit le candidat d’un parti. Enfin, on ne va pas lui reprocher de ne pas avoir consulté les forces du Front de gauche, vu que le Front de gauche n’existe pas réellement au plan national et inégalement au niveau local. »

Comme d’autres, on pouvait évoquer les conditions d’un élargissement notable d’une dynamique alors faiblarde : « Le frein concerne plutôt sa posture, qui devrait être beaucoup plus fédérative, qui devrait beaucoup plus nettement - c’est-à-dire explicitement - chercher la convergence de citoyens et de forces à la diversité assumée et dans le pluralisme. Il s’agit que, demain, les autogestionnaires, les communistes de carte et de coeur, les socialistes sans guillemets, les libertaires, les associatifs de tous domaines, les syndicalistes, les laïcs ouverts, les féministes, les militants contre l’islamophobie, les jeunes des quartiers populaires, en plus des écologistes conséquents auxquels il s’adresse déjà, puissent non pas se rallier, mais ressentir qu’ils ont une place dans cette dynamique possible. C’est cela qui permettra un élargissement notable de la dynamique qui s’amorce, par opposition à une campagne rabougrie synonyme de marginalisation. »

M’avançant ainsi, j’avais suscité quelques critiques : considérer que Mélenchon, malgré ses immenses défauts, ses tares, ses manques et… son signe astral, allait s’imposer, quelle faute ! Eh bien, cela n’avait pas à voir avec une (bien hypothétique !) capacité d’anticipation, et ce n’était pas non plus que le désir de Cerises était absolument de ce côté là. C’est plutôt que l’on voyait déjà à l’époque les différentes machines à illusions qui ronronnaient : machine qui voulait une union de toute la gauche pour conjurer la victoire de la droite (quitte à rogner sur les ambitions du projet politique), machine qui pariait sur une explosion du PS (alors qu’aucun signe n’allait dans ce sens), machine à croire qu’une personnalité remarquable issue de la société civile allait magiquement s’imposer, machine à ignorer les échecs du Front de gauche, machine à mépriser les initiatives du Parti de gauche et de Mélenchon… Bien sûr, certaines de ces hypothèses pouvaient tenir lorsqu’on les examinait  séparément des autres, mais leur coexistence rendait irréaliste - ou vraiment très incertain - un autre scénario que celui qui se déroule. L’histoire n’était pas nécessairement écrite ? Sans doute, mais, pour étayer une analyse, il faut éviter de projeter ses désirs sur la réalité.

Ensemble ! a bougé

Au fil des mois, tout a bougé au sein d’Ensemble ! Il y a eu d’abord quelques prises de positions individuelles, puis le lancement le 30 mars d’un espace réunissant les Insoumis d’Ensemble !, qui a franchi le Rubicon : ces militants ont décidé de participer aux comités locaux de la France Insoumise. D’emblée, ils soulignaient des enjeux encore d’actualité : « L'accueil et l'intégration des différentes cultures de la gauche de transformation sociale et écologiste, le fonctionnement démocratique et le respect scrupuleux des décisions prises seront déterminants pour créer une réelle dynamique. » Ensuite, il y a eu les lents cheminements liés à l’échec de la primaire, la décision d’EELV d’avoir un candidat désigné par une primaire spécifique, le début de dynamique militante autour de la candidature de Mélenchon (matérialisée notamment par le succès du défilé de la France insoumise, le 5 juin à Paris), et… des sondages confirmant l’installation de sa candidature.

Aujourd’hui, sauf erreur, une majorité des points de vue sur cette affaire de candidature expriment l’idée qu’à défaut d’être un candidat idéal (?) ou celui qu’Ensemble ! aurait voulu pour porter un projet de transformation sociale et écologique, la candidature de Jean-Luc Mélenchon s’est imposée dans le paysage politique. Mieux que ce constat réaliste mais défensif, une convergence intéressante se construit avec des militants de différentes origines, notamment du PCF. C’est l’appel "En 2017, faisons Front commun"3 : « Quels que soient les arguments des uns et des autres ou les divergences que nous pouvons avoir avec lui, la candidature de Jean-Luc Mélenchon est dans les circonstances actuelles installée dans le paysage politique. Elle exprime dans les classes populaires le refus à gauche de la politique mise en œuvre par François Hollande. À six mois de l’échéance, il serait, à nos yeux, irresponsable de ne pas prendre acte de cette situation. Cependant son mouvement La France insoumise ne représente qu’une partie des forces disponibles. (…) ». Des réunions locales liées à cet appel sont en cours de préparation.

Cependant, un autre point de vue, nouveau dans sa radicalité, s’est exprimé récemment à Ensemble !, au travers d’un texte collectif intitulé "Si Mélenchon est la seule candidature possible, c’est que nous n’avons pas de candidat-e !". Cette contribution débute par l’idée que certains de ses signataires étaient prêts, avant l’été, à accepter de soutenir Mélenchon, mais que le soutien d’Ensemble ! à cette candidature n’est désormais plus possible pour « des questions de principe élémentaire et des raisons stratégiques ». Ces principes et raisons tiennent « au profil national-populiste » qu’aurait choisi Jean-Luc Mélenchon : et le texte de citer des propos contestables du candidat sur les travailleurs détachés, sur les femmes qui portent des burkinis (qui feraient de la « provocation politique »), le refus de « l’Europe allemande » ou encore la « complaisance » de JLM avec Poutine ou El Assad.

Ce point de vue a suscité plusieurs réactions consternées, dont la tonalité est généralement celle-ci : si l’on peut critiquer nettement certaines formules de Mélenchon - ce qu’Ensemble n’a pas hésité à faire… et Cerises aussi ! -, ce n’est pas pour diaboliser son point de vue, et l’assimiler au poison raciste, qui plus est en utilisant cette formule connotée, « national-populiste ». Et aussi : à quoi peut mener une telle assimilation, atteignant de fait les militants d’Ensemble ! qui ont déjà décidé, ou pourraient décider, de faire avec la candidature de Mélenchon ?

De son côté, Eric Coquerel, secrétaire national du Parti de gauche, a beau jeu de souligner4 : Jean-Luc Mélenchon « affirme sans ambigüité qu’il est pour la régularisation des travailleurs sans-papiers et pour l’accueil digne des migrants, que la France peut faire bien mieux en matière de droit d’asile. (…) Les solutions que nous préconisons n’ont pas varié : il faut agir très vite sur les causes géopolitiques et les causes liées au libre-échange qui conduisent les gens à quitter leur pays d’origine. À ce titre, la France et l’Europe tout entière ont une grande responsabilité. (…) Il faut ensuite créer des conditions dignes d’accueil des migrants présents et élargir les conditions d’accès au droit d’asile. Enfin, il faut régler le problème très concret de gens qui passent par la France pour rejoindre l’Angleterre et qu’on empêche de le faire du fait des accords du Touquet. D’un point de vue économique, toute personne qui travaille aujourd’hui en France doit être régularisée et bénéficier du même contrat de travail. C’est la revendication juste des toutes les grèves des travailleurs sans papiers ». En ces temps de dérives xénophobes et sécuritaires du PS et de la droite, on a hâte que Mélenchon ré-exprime avec la verve qu’on lui connait ces positions5.

Comment faire avec Mélenchon ?

Certains militants d’Ensemble sont d’ores et déjà investis dans la France Insoumise et ses comités locaux : ils y apportent leurs idées et n’aiment pas qu’on leur dise qu’ils ont « rallié » Mélenchon, ce que personne n’oserait dire aux 130 000 personnes qui appuient à ce jour sa candidature sur le Net.

L’appel "Faisons Front commun" précédemment évoqué demande, lui, la mise en place d’un espace commun : « Afin de nous engager toutes et tous ensemble dans ce combat politique si important pour l’avenir de notre pays, il est indispensable que soit constitué au plan national, avec toutes les parties concernées, un lieu d’échange et de coordination qui rendra compte de notre diversité politique et sera ouverte aux acteurs des mouvements sociaux comme aux intellectuels, créateurs et artistes, qui manifestera notre ambition commune et donnera à nos campagnes présidentielle et législatives la plus grande efficacité ». La réponse d’Eric Coquerel est plutôt navrante : « Je souhaite entamer un dialogue fraternel avec les signataires de l’appel Front commun. Il est important et positif, c’est un grand pas en avant, j’y ai de très nombreux amis avec qui j’ai partagé l’ambition d’un Front de gauche non cartellisé et ouvert aux adhésions directes. (…) Bien sûr, plus on est, mieux ça sera. Mais, et chacun le comprendra, ça ne peut conduire à se soumettre aux conditions de ceux qui arriveraient en dernier ». Curieuse idée, quand on se place dans une dynamique d’élargissement, que celle consistant à opposer ses participants en fonction de leur date d’arrivée dans le schmilblick. On espère plutôt que le PG et Jean-Luc Mélenchon sauront faire preuve d’ouverture, faute de quoi nombre de militants privilégieront la seule expression autonome de leur organisation, au lieu de rentrer dans une logique vertueuse (et non cacophonique) : privilégier le commun (qui peut être exprimé ensemble), assumer les différences (qui donnent à voir une dynamique pluraliste).

Comme ceux du PCF, les adhérents d’Ensemble ! devraient décider dans les prochaines semaines de la position de leur organisation. Il y a d’ailleurs un débat sur la temporalité de cette décision. Certains pensent utile de se donner encore du temps, pour étudier encore et encore toutes les hypothèses. D’autres, comme Clémentine Autain dans une contribution largement diffusée, estiment qu’il ne faut pas tarder : « Défendre une orientation qui est dans les faits inapplicables conduit à la langue de bois. Cela nous fragilise, nous délégitime tant nous apparaissons hors sol. (…) Ne pas choisir aujourd’hui, c’est prendre le risque de la confusion et de l’inutilité. C’est aussi laisser Jean-Luc Mélenchon tracer sa route sur les seules intuitions et convictions de sa mouvance politique. Nous devons faire irruption, sur nos propres bases politiques, en bataillant pour la construction d’un cadre commun de campagne. » Si chaque adhérent s’investira en définitive là où il lui semble être utile, participer à une dynamique ne serait-il pas un moyen privilégié de cultiver une identité politique en construction ?

* Gilles Alfonsi

 

1 http://www.cerisesenligne.fr/file/archive/cerises-282.pdf

2 http://www.cerisesenligne.fr/file/archive/cerises-287.pdf

3 http://www.frontcommun.fr/

4 http://www.regards.fr/web/article/eric-coquerel-il-n-y-a-pas-de-troisieme-voie-serieuse-entre-le-ps-et-melenchon

5 Des propos de JL Mélenchon concernant le « récit national » suscitent eux aussi des réactions. L’historien Roger Martelli en évoque les enjeux ici : http://www.regards.fr/qui-veut-la-peau-de-roger-martelli/article/melenchon-et-le-recit-national

Dossier paru dans Cerises, accessible ici : http://www.cerisesenligne.fr/file/archive/cerises-300.pdf
Blog
Dimanche, 2 Octobre, 2016 - 16:53
Auteur:
Gilles Alfonsi
 

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